Sunday, June 22, 2014

Immortalité numérique : intelligence artificielle et transcendance

Je profite de la sortie cette semaine du film Transcendance avec Johnny Depp pour publier un essai sur lequel je travaille depuis plusieurs années : Immortalité numérique.
Le thème du film est indéniablement celui de la singularité technologique. En voici le pitch :
Dans un futur proche, un groupe de scientifiques tente de concevoir le premier ordinateur doté d’une conscience et capable de réfléchir de manière autonome. Ils doivent faire face aux attaques de terroristes anti-technologies qui voient dans ce projet une menace pour l’espèce humaine. Lorsque le scientifique à la tête du projet est assassiné, sa femme se sert de l’avancée de ses travaux pour transcender l’esprit de son mari dans le premier super ordinateur de l’histoire. Pouvant désormais contrôler tous les réseaux liés à internet, il devient ainsi quasi omnipotent. Mais comment l’arrêter s’il perdait ce qui lui reste d’humanité ?
Encore un blockbuster qui joue sur la peur qu'inspire les machines. On avait espéré avec la série suédoise Real Humans un peu d'originalité, mais la seconde saison est, de ce point de vue, décevante. Bref, revenons à mon essai. Voici un résumé du livre :
Les technologies numériques bousculent ce que nous avions cru établi, jusqu’à remettre en cause la nature humaine. Il en est ainsi de ce rêve aussi ancien que l’humanité : l’immortalité. L’homme, ce mortel, a en effet toujours envié cette longévité aux dieux. Et voici que la science et la technologie nous laissent entrevoir la possibilité de devenir immortel, si ce n’est au niveau de la chair, en tout cas au niveau de notre personnalité numérique.
Certains prédisent que les avancées vont s’accélérer de manière exponentielle jusqu’à l’avènement d’une intelligence artificielle omnisciente. Dès lors, nous pourrions vivre comme de purs esprits débarrassés des contingences organiques. Allons-nous devenir des fantômes numériques errants dans les limbes d’Internet, des cyborgs immortels ou bien encore des clones accédant à leur passé multimédia ?
L’objectif de ce livre est de faire un état de ces questions qui régulièrement font l’objet de débats et de questionnements. En particulier, il convient de bien différencier l’image véhiculée par les films à grand spectacle et la réalité des laboratoires.
Dans la première partie, le livre introduit la notion d'immortalité numérique en montrant l'évolution de l'identité et de la personnalité sur les réseaux vers celle d’un double virtuel. Dans un second temps, il remonte aux racines de l'immortalité. Autrefois chasse gardée des religions, ce sujet est devenu un enjeu pour la science et la technologie, non seulement pour la médecine et les biotechnologies, mais également pour le numérique.
La seconde partie aborde le sujet controversé de la singularité technologique. Depuis l'accélération exponentielle du progrès jusqu'à l'immortalité par téléchargement de l'esprit dans un
ordinateur, en passant par l'avènement d'une super- intelligence artificielle, le livre tord le cou aux prédictions fantasmatiques des transhumanistes. Sans rejeter la possibilité de progrès scientifiques significatifs, il revient à une vision plus réaliste des perspectives liées aux recherches dans les laboratoires.
En particulier, dans la troisième partie, le livre fait un point sur cette jeune discipline qu'est l'intelligence artificielle. Après avoir fait beaucoup parler d'elle et fait rêver le grand public, elle a connu une succession d'avancées et de périodes moins fastes, voire de désaffection. Le livre rappelle son histoire et les principaux courants qui la composent, puis il présente une vision pragmatique de ses enjeux et de ses applications.
La quatrième et dernière partie aborde le sujet de la transcendance. Pour les hommes, elle est synonyme d'immortalité, d'une vie éternelle à l'instar des dieux, fusse-t- elle limitée à une sauvegarde de la mémoire multimédia d'un individu sous la forme d'un fantôme numérique. Pour une machine, immortelle par construction, la véritable transcendance est plutôt celle de l'accès à la conscience. Pour conclure, Jean-Claude Heudin propose une approche de l'intelligence artificielle basée sur les sciences de la complexité afin d’étudier cette perspective d'un point de vue scientifique.

Saturday, June 21, 2014

Eugene Goostman a t-il passé avec succès le test de Turing ?

Le test de Turing... Voilà une antiquité qui ressurgit du siècle dernier comme un fantôme avec toujours les mêmes fantasmes.
Mettons tout de suite les choses au point. NON : Eugène Goostman n'a pas passé avec succès le fameux test de Turing, le Graal de l'IA classique. Certes, dans son article fondateur de l'IA, publié en 1950, Turing prédisait que dans les 50 ans, des machines pourraient être confondues avec un humain dans plus de 30% des cas lors de conversations de 5 minutes, mais ceci est une mauvaise interprétation de ce qu'il pensait être son "jeu de l'imitation".
Rappelons-en brièvement le principe : ce test consiste à mettre en confrontation verbale un interrogateur avec un ordinateur et un humain au travers d'un clavier-écran de manière à ne pas voir ni entendre celui-qui répond. Si l’homme qui engage les conversations n’est pas capable de dire lequel de ses interlocuteurs est un ordinateur, alors on peut considérer que le logiciel de l’ordinateur est doté des mêmes capacités que l'esprit humain : intelligence, esprit, conscience...
Voyons ce qu'il en est.
Le principal problème consiste dans la durée du test. Même si l'on admet sa validité, alors celui-ci doit être beaucoup plus long. En outre, si l'on testait l'orthographe de quelqu'un par une dictée de 5 minutes et qu'il obtenait comme note 3 sur 10, on ne dirait certainement pas qu'il est bon. Pour être bon, il faudrait qu'il obtienne régulièrement plus de 8.
C'est la même chose avec le test de Turing. Pour qu'une machine le passe avec succès, il faudrait qu'on ne puisse pas distinguer ses réponses de l'humain très régulièrement, c'est à dire dans plus de 80% (au moins) et sur une durée beaucoup plus longue. En fait, théoriquement, pour affirmer que les deux  "systèmes" sont équivalents, il faudrait un temps infiniment long : A = B si et seulement si T tend vers l'infini. En d'autres termes, seulement dans cette condition il nous serait strictement impossible de faire la différence.
Le second problème vient de la pertinence du test lui-même. J'ai déjà écrit sur ce sujet et je ne suis pas le seul, car le test de Turing a été au centre des débats entre l'IA "forte" et l'IA "faible", entre les fonctionnalistes et les matérialistes depuis 1950.
Je ne reparlerai donc pas ici de l'expérience de pensée de la "chambre chinoise" créée par le philosophe John Searle (lire mon dernier livre à ce sujet : Immortalité numérique). Mais en voici une autre, plus simple, que j'ai appelé "Le faux Van Gogh". Imaginez que nous ayons un peintre qui ait appris à reproduire à la perfection les toiles du maître. Les tableaux seraient si parfaits, que seuls quelques rares experts pourraient faire la différence. Pourrions-nous dire pour autant que le peintre pense comme Van Gogh ? Pourrait-on dire qu'il EST Van Gogh ? Évidemment non. Et si l'on remplace le peintre par un robot, cela ne change rien à l'affaire.
Cela rejoint le thème également très discuté depuis des siècles de la réalité des mathématiques. Un phénomène modélisé par un jeu d'équations, qui permet de comprendre et prédire ses comportements, est-il équivalent au phénomène ? Les mathématiques existent-elles dans la réalité physique ?
Personnellement, je répond une nouvelle fois : non.
Pour conclure, je pense que le test de Turing a beaucoup vieilli. Il prend le problème de l'IA de la plus mauvaise manière qui soit : essayer de faire croire qu'une machine peut remplacer un humain sans que l'on puisse faire une quelconque différence. Cette approche est, de mon point de vue philosophiquement et éthiquement critiquable. L'IA est une formidable discipline, pleine de promesses, mais elle doit être au service de l'homme et non le remplacer.

Friday, March 21, 2014

Retour d'Innorobo 2014

Innorobo est devenu en quelques années seulement le rendez-vous incontournable de la robotique pour tous les professionnels et les passionnés de robotique (un grand merci à Catherine Simon sans qui cet événement n'existerait pas). Outre la création d'un fond d’investissement Robolution Capital de 80 millions d'Euros, l'événement majeur de cette édition fut sans nul doute la première présentation publique du robot humanoïde Roméo d'Aldebaran Robotics.
Pour mémoire, Romeo est un projet de développement de robot humanoïde autonome piloté par une équipe d'Aldébraran et supporté par le pôle de compétitivité Cap Digital. C'est un projet du Fond Unique Interministériel (FUI) financé par la DGCIS (Ministère de l’Économie et des Finances), la Région Ile de France et la Ville de Paris. Les partenaires initiaux de ce projet, outre Aldebaran Robotics, sont : Acapela, As An Angel, CEA LIST, CNRS LIMSI, INRIA, Institut de la Vision, LAAS, LISV de l'Université de Versailles Saint Quentin, LPPA du Collège de France, Spirops, Telecom ParisTech, Voxler. Un coup de chapeau au passage à la société SPIROPS spécialisée en IA et créée par l'un de mes anciens thésards, Axel Buendia.
Venons-en à Roméo. Ce robot humanoïde a un côté "serviteur docile" qui rappelle Robin Williams dans l'Homme Bicentenaire, réalisé par Chris Colombus (1999) d'après un roman de l'incontournable Isaac Asimov. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il ne fait pas peur. Sa taille d'un mètre quarante le rend assez grand pour être utile dans le contexte de l'aide à la personne, tout en lui donnant la corpulence rassurante d'un jeune homme. Il doit être capable à terme de se repérer face à des obstacles, de marcher, porter des objets voire des humains, l'objectif étant qu'il puisse être un robot d'assistance aux personnes dépendantes. J'ai apprécié au passage la présence d'un bouton (rouge) d'arrêt d'urgence dans son dos, système que j'appelais de mes vœux dans mon essai sur les 3 lois de la robotique. Roméo est en développement et il n'est pas encore totalement autonome, puisque la démonstration nécessitait quand même deux ingénieurs en "back-office" qui pilotaient et contrôlaient tous ses faits et gestes.
Ce projet montre clairement le dynamisme français dans ce jeune secteur de la robotique de service. Reste la vraie question qui me taraude l'esprit : où est donc passée Juliette ?

Wednesday, December 18, 2013

Pourquoi Google investit dans la robotique ?

Avec l'acquisition récente de l'un des fleurons high-tech américain, Boston Dynamics, à qui l'on doit entre autres les robots BigDog et Atlas, Google confirme son intérêt pour la robotique. Beaucoup se perdent en conjectures sur la raison de ces acquisitions...
Pourtant, en mettant à la tête de sa nouvelle division robotique, Andy Rubin, l’un des créateurs d’Android, il n'y a pas à douter des raisons stratégiques du géant américain.
En quelques années seulement, Android s'est imposé comme le leader des systèmes d'exploitation sur le marché des smartphones et tablettes : 81% pour Android, 13% pour iOS et seulement 4% environ pour Microsoft (source Strategy Analytics 2013). De fait, Android est devenu le système d'exploitation le plus répandu au monde, toutes plateformes confondues. Microsoft n'a plus que ses yeux pour pleurer et Apple doit rapidement de remettre de la perte de son Guru visionnaire...
Si Google investit donc dans la robotique, c'est parce qu'il a bien compris que pour augmenter son marché et rester le leader incontesté, il fallait maintenant étendre l'emprise d'Android sur les applications futures des objets connectés, des objets prêts du corps (wearable), des systèmes embarqués et des robots. Ce marché pourrait dépasser très largement en nombre d'unités celui des mobiles. Quand, lors de mes conférences, je parle de la superposition prochaine du virtuel et du réel, en voici une confirmation.
Du coup, on reparle aussi des tendances transhumanistes de la firme de Mountain View (je ne m'en prive pas moi-même d'ailleurs). Mais, même si la robotique est bien dans le faisceau des préoccupations transhumanistes, cette explication n'est pas la principale : "business is business". C'est en tout cas une très bonne nouvelle pour la robotique en générale et la robotique française en particulier. Que le géant Google investisse, qu'Amazon expérimente de son côté la livraison par Drone, va rendre les investisseurs beaucoup plus ouverts sur les projets robotiques. À vos tableurs!

Monday, December 09, 2013

Why making complex robots when you can hack nature?

Within the next decades, we will be able to hack (efficiently) micro-organisms and insects. Why making tiny flying machines when you can hack and fly a real bug?
In 2006 the DARPA (US Defense Advanced Research Projects Agency) asked scientists to submit "innovative proposals to develop technology to create insect-cyborgs". Initialy launched as a science fair, the idea was to create robo-bugs and drone-bugs for many applications such as detecting traces of explosives, finding people in collapsed buidings, and also... many military and intelligence applications. As a (not so) funny example, remember this scene in the Fifth Element movie from Luc Besson (see image) when a roach kitted out with a video camera and a microphone tried to get information from the world's president. You could say that's only a science-fiction movie, but just read the article here about the real roach-cyborg experiment.
There is also a growing community of "biohackers", science enthusiasts who are experimenting with genes, brains and bodies outside the confines of traditional laboratories. Giving amateurs access to some of science's most sophisticated tools and techniques is good... and bad. Some researchers fully expects that "kids will be able to hack these things, like they wrote code in the Commodore 64 days". Well... stop. Just think about what's we are doing here: a bug is a living animal. And that's "only" a bug. Imagine viruses. Imagine dogs. We must start thinking about where we'd draw our ethical lines.
That's for sure, with the convergence of nanotech, biotech and cybertech, we will be able to modify and hack nature in the next future. As every scientific and technological advances, there will be fantastic applications but also very dangerous ones. Hacking something without understanding it could lead to very bad consequences. I think there must be an ethical debate about this. However, I think also that we can't refuse the benefits of experiments, mainly because scientific discoveries and technological advances are the only solution to our planet's main problems. But we must move (fast) forward with a human-centered ethical approach, not with short-term financial purposes. When I write "human-centered", I mean also that humans belong to nature, and as a consequence, it includes also our living environment : earth and all its creatures.

Sunday, November 24, 2013

Using AI in educational ebooks

Et voilà… “Discover how works a Computer” is available on the iBookStore since a few days. This is the first ebook in a series about complexity published by Science eBook. It was designed using HTML5/CSS3 and (a lot of) Javascript. The first idea was to have a « lab » in order to be able to experiment directly (simple) assembly programming in the ebook. The second idea was to check the knowledge of the reader at the end using an embedded intelligent conversational agent.
Of course, everything is not perfect. In particular, I encounter a lot of problems for implementing these ideas with all the constraints of the ePUB format: this is a “pure” ePUB3 ebook with no use of any platform dependent or online features. It was quite difficult to integrate the EVA (Evolutionary Virtual Agent) technology and I was obliged to cut many features. Also, I am not very satisfied with the interactivity for the AI. I developed a small keyboard since it was the only way to have one inside the ebook without calling the iPad’s specific routines. Anyway, it will be much better when fluent speech recognition and synthesis will be available eReaders and tablets.
Nevertheless, this is the first ebook with built-in artificial intelligence and I am quite proud of it! I think it is a first step in using enhanced contents and artificial intelligence into ebooks and it prefigures what could be done in larger online learning systems such as MOOCs in the near future. It shows also that we can design now small objects and systems with artificial intelligence inside for improving the human interface.

Saturday, November 23, 2013

L'autre, le semblable, le différent...

Les 6 et 7 décembre prochains, j'aurai le plaisir de participer à la treizième édition du colloque GYPSY sous la direction du Professeur René Fryman du Docteur Muriel Flis-Trèves au Centre Universitaire des Saint-Pères à Paris. René Frydman est connu car il a permis la première naissance d'un « bébé éprouvette ». J'interviendrai le vendredi 6 à 17H00 sur le thème « Demain tous cyborg ? ». Voici l'argument du colloque :
Mettre au monde… en laissant le hasard du génotype déterminer les différences et les ressemblances, le singulier et le semblable, l’unique et le commun. L’aventure est renouvelée par des millions d’hommes et de femmes.
Prolongement de soi, l’individu issu de l’ADN de ses parents n’en est pas moins un nouvel humain, ne se résumant pas à la somme des deux patrimoines génétiques.
S’il en est de même pour les enfants nés grâce aux techniques biomédicales, ces dernières bousculent et réaménagent nos schémas de pensées sur la maternité, la paternité, mais aussi l’altérité. Les figures additionnelles du donneur et de la donneuse de gamètes dans les couples, les maternités tardives, l’homoparentalité, la sélection des embryons dans les maladies génétiques, le choix du sexe, nous obligent à considérer l’être à qui l’on donne vie avec d’autres repères que ceux habituellement mis en oeuvre.
La gémellité pose aussi la question du semblable et du différent. Qui est l’autre pour son jumeau ? Que signifie vivre avec son semblable ? Et la ressemblance pourquoi intrigue t-elle ?
Le débat se prolonge autour d’enjeux qui sont déjà une réalité. Implémenter les technologies qui tiennent au corps comme les Googles Glass et bientôt l’iWatch, remplacer des membres par des prothèses ou être soigné par des cellules souches, le placement de micropuces, ce couplage entre cybernétique et nature humaine modifie notre notion du semblable ? Sommes nous déjà des hommes cyborgs ? Des hommes « augmentés » ? Comment vivra-t-on demain aux côtés de robots nous ressemblant en tous points, conçus pour nous assister dans toutes les tâches de la vie quotidienne, physiques ou intellectuelles ?
Que signifie d’autre part, s’identifier à l’autre pour les psychanalystes ? Les anthropologues, philosophes mais aussi juristes mesurent chaque jour la distance à conserver entre soi et l’autre pour s’impliquer sans se perdre. Les modalités à partir desquelles nous construisons notre regard sur nos semblables et notre amour pour l’autre, demeurent mouvantes et incertaines. L’altérité, une condition de l’émergence identitaire, ne survient-t-elle pas quand nous considérons et respectons son absolue différence ?
Les apports scientifiques, psychanalytiques, littéraires, artistiques, historiques, sociologiques, juridiques, politiques sur le thème de « l’autre, le semblable, le différent… » augurent des journées de réflexions passionnantes…